Conductor 71


«One is starved for Technicolor up there.»

Recommend Conductor 71

Erotikon (Stiller, 1920)
My Fall Movies # 14
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Un film comme Erotikon, satire sociale sous influence vaudevillesque, semble en tous points à l’opposé de ce qu’on retient généralement du cinéaste. On quitte la nature pour la civilisation, la représentation du passé pour celle du temps présent, l’aventure des grands espaces pour le confinement domestique, la compagnie des modestes pour celle des nantis. Pourtant, Stiller ne s’est pas trahi ; il traite exactement des même choses. D’aventure, d’abord: plus celle que l’on vit au grand air, contre les hommes et les éléments, mais celle du marivaudage. Des puissances de la nature, ensuite, assignées ici à discrétion mais présentant toujours aux hommes le même choix: la perpétuation ou le changement. Stop ou encore. Mauritz Stiller, en bon précurseur, pose ici les bases de ce que l’on nommera plus tard la «comédie sophistiquée» et annonce la période américaine d’un Lubitsch.
On a souvent rappelé l’accointance de la comédie avec les sciences. N’est-ce pas le genre qui demande le plus de mesures, de calculs, de précision (au point qu’on parle de science du comique)? En outre, il y est toujours question d’échanges, de transferts, de rapports, de forces. Nulle part ailleurs l’action n’est à ce point tributaire d’une loi (faire rire), elle-même dérivant d’axiomes implacables. Sur le papier, Erotikon ressemble à s’y méprendre à l’énoncé d’une réaction chimique. Nous partons avec une galerie de cinq personnages élémentaires, tous plongés dans le même milieu. Parmi eux, un seul couple effectif qui fait obstruction à toutes les combinaisons possibles entre ces éléments (celles que leur dictent leurs tendances). Le professeur Léo Charpentier, «génie de l’entomologie», est marié à Irène, une coquette prisée par tous les hommes de leur entourage. Ils forment un couple aberrant, un couple «de raison», combinaison instable de deux atomes indifférents liés artificiellement par la force et l’habitude. Il ne circule entre eux presque aucun désir, rien de cette sympathie électrique des particules qui ne demandent qu’à se rejoindre. Autour d’eux gravitent trois atomes qui, eux, prétendent à la jonction et menacent cette alliance de leur pouvoir d’attraction. 1) Le Baron Félix, infâme flambeur et séducteur des airs, se plaît à trimballer Irène dans de folles expéditions à bord de son avion personnel. 2) Perben Wells, sculpteur et meilleur ami du professeur Charpentier, résiste mal au gringue appuyé que lui fait Irène ; il rentre, du coup, en compétition avec le Baron Félix. 3) Marthe, la jeune nièce infortunée du professeur, espiègle et replète, soucieuse de satisfaire l’estomac de son protecteur, réveille en lui une affection qui va bien au-delà des bornes tutélaires.
Ces trois atomes, on l’a bien compris, attaquent plus ou moins consciemment la liaison inhibitrice du couple central. Tout l’enjeu est de libérer une liaison peu économe et peu fertile - mobilisant cinq personnages pour elle seule - pour atteindre une meilleure répartition des désirs. Le film se dirige ainsi vers une rupture et, dans le même geste, une redistribution plus naturelle et plus partagée. La chimie va toujours vers l’équilibre des forces en jeu. Dès lors, on comprend que chaque étape de la réaction (chaque péripétie) se base sur un transfert d’affects. Il ne se produit dans Erotikon − et ce n’est pas la moindre de ses surprises − presque aucun événement. Si les choses évoluent, c’est seulement à partir de perceptions faussées, de jugements erronés, poussés par les personnages jusque dans leurs ultimes conséquences. Tout le récit n’est qu’un immense château en Espagne, un échafaudage, une grande berlue subie par des êtres prisonniers de leur fonction sociale (qui est aussi leur fonction de personnage). C’est pourquoi le quiproquo tient ici lieu de figure centrale: les choses ne se remuent que par l’influence d’apparences trompeuses − la faute à ce beau monde qui s’appuie tant sur les apparences − parce qu’un personnage a cru voir et ne voit rien, parce que l’image naturelle des choses est, dans cet univers, toujours masquée par son double social, son autre versant. (More here.)

Erotikon (Stiller, 1920)

My Fall Movies # 14

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Un film comme Erotikon, satire sociale sous influence vaudevillesque, semble en tous points à l’opposé de ce qu’on retient généralement du cinéaste. On quitte la nature pour la civilisation, la représentation du passé pour celle du temps présent, l’aventure des grands espaces pour le confinement domestique, la compagnie des modestes pour celle des nantis. Pourtant, Stiller ne s’est pas trahi ; il traite exactement des même choses. D’aventure, d’abord: plus celle que l’on vit au grand air, contre les hommes et les éléments, mais celle du marivaudage. Des puissances de la nature, ensuite, assignées ici à discrétion mais présentant toujours aux hommes le même choix: la perpétuation ou le changement. Stop ou encore. Mauritz Stiller, en bon précurseur, pose ici les bases de ce que l’on nommera plus tard la «comédie sophistiquée» et annonce la période américaine d’un Lubitsch.

On a souvent rappelé l’accointance de la comédie avec les sciences. N’est-ce pas le genre qui demande le plus de mesures, de calculs, de précision (au point qu’on parle de science du comique)? En outre, il y est toujours question d’échanges, de transferts, de rapports, de forces. Nulle part ailleurs l’action n’est à ce point tributaire d’une loi (faire rire), elle-même dérivant d’axiomes implacables. Sur le papier, Erotikon ressemble à s’y méprendre à l’énoncé d’une réaction chimique. Nous partons avec une galerie de cinq personnages élémentaires, tous plongés dans le même milieu. Parmi eux, un seul couple effectif qui fait obstruction à toutes les combinaisons possibles entre ces éléments (celles que leur dictent leurs tendances). Le professeur Léo Charpentier, «génie de l’entomologie», est marié à Irène, une coquette prisée par tous les hommes de leur entourage. Ils forment un couple aberrant, un couple «de raison», combinaison instable de deux atomes indifférents liés artificiellement par la force et l’habitude. Il ne circule entre eux presque aucun désir, rien de cette sympathie électrique des particules qui ne demandent qu’à se rejoindre. Autour d’eux gravitent trois atomes qui, eux, prétendent à la jonction et menacent cette alliance de leur pouvoir d’attraction. 1) Le Baron Félix, infâme flambeur et séducteur des airs, se plaît à trimballer Irène dans de folles expéditions à bord de son avion personnel. 2) Perben Wells, sculpteur et meilleur ami du professeur Charpentier, résiste mal au gringue appuyé que lui fait Irène ; il rentre, du coup, en compétition avec le Baron Félix. 3) Marthe, la jeune nièce infortunée du professeur, espiègle et replète, soucieuse de satisfaire l’estomac de son protecteur, réveille en lui une affection qui va bien au-delà des bornes tutélaires.

Ces trois atomes, on l’a bien compris, attaquent plus ou moins consciemment la liaison inhibitrice du couple central. Tout l’enjeu est de libérer une liaison peu économe et peu fertile - mobilisant cinq personnages pour elle seule - pour atteindre une meilleure répartition des désirs. Le film se dirige ainsi vers une rupture et, dans le même geste, une redistribution plus naturelle et plus partagée. La chimie va toujours vers l’équilibre des forces en jeu. Dès lors, on comprend que chaque étape de la réaction (chaque péripétie) se base sur un transfert d’affects. Il ne se produit dans Erotikon − et ce n’est pas la moindre de ses surprises − presque aucun événement. Si les choses évoluent, c’est seulement à partir de perceptions faussées, de jugements erronés, poussés par les personnages jusque dans leurs ultimes conséquences. Tout le récit n’est qu’un immense château en Espagne, un échafaudage, une grande berlue subie par des êtres prisonniers de leur fonction sociale (qui est aussi leur fonction de personnage). C’est pourquoi le quiproquo tient ici lieu de figure centrale: les choses ne se remuent que par l’influence d’apparences trompeuses − la faute à ce beau monde qui s’appuie tant sur les apparences − parce qu’un personnage a cru voir et ne voit rien, parce que l’image naturelle des choses est, dans cet univers, toujours masquée par son double social, son autre versant. (More here.)